Comme disait Coralie au sujet de la fiction, je pense que Michel Houellebecq n'écrit pas pour distraire son monde mais pour « annoncer les mauvaises nouvelles » dans nos sociétés. Il s’est visiblement emparé de sujets délaissés comme l'entreprise, les sciences, la pub, qui changent pourtant nos vies depuis des décennies. On pourrait dire que sa mission c’est de faire voler en éclats la pensée politiquement correcte pour donner la parole à sa génération et à son époque, ce qu’il fait avec pertinence, même s'il insiste de façon un peu obsessionnelle sur certaines choses.
Quand il parle de compétition sexuelle par exemple, dans Extension du domaine de la lutte que j’ai eu l’occasion de feuilleter : il est vrai que les gens ont tendance à s'évaluer sexuellement, que certains sont considérés comme des losers ou des winners systématiques. Et puis, lorsqu’il parle de tourisme sexuel, il s'agit aussi d'un phénomène propre à notre « décadence contemporaine » pour ainsi dire : temps libre, argent à dépenser dans un tiers-monde pas cher, frustration sexuelle (par manque de « compétitivité » dans la société occidentale, ou par quête d'exotisme). C’est exactement ce que le récent film français/canadien Vers le Sud vient illustrer quelques années après l’œuvre de Houellebecq.
Il s'agit donc bien de quelqu’un qui est dans un travail approfondi, certes de fiction, mais aussi d’anticipation. Or, si veiller c’est anticiper, chacun peut en tirer des enseignements pour soi : la littérature contemporaine, et plus largement l’art contemporain, sont à mon avis des matières premières à ne jamais sous-estimer pour le veilleur qui fait attention.






" Le monde est un spectacle à regarder et non un problème à résoudre. "
Jules de Gaultier
Qu'en est-il du point de vue du veilleur ? Il est vrai que son attitude est avant tout celle d'un spectateur. Mais un spectateur qui est capable d'intégrer tout ce qu'il reçoit de l'extérieur pour le mobiliser ensuite au service d'une prise de décision. Le spectacle n'est donc jamais gratuit: c'est parce que nos entreprises ont des problèmes à résoudre dans des contextes très variés que la veille est de plus en plus convoquée. Je pense que les démarches que nous avons testées ensemble lors de cette deuxième séance nous ont montré l'importance de savoir observer et, comme dit Coralie, d'avoir une vision construite du monde. L'essentiel est à mon avis de ne jamais perdre notre curiosité et notre capacité d'étonnement, y compris face aux petites choses qui auraient tendance à passer inaperçues. Le monde en tant que problème à résoudre, au philosophe. Au veilleur, donc, le droit - et le privilège - de s'émerveiller constamment.